top of page

NEW ACCORD MIGRATOIRE AVEC LES ETATS-UNIS, QUELLE CONTREPARTIE POUR LES PAYS AFRICAINS?

18 févr.
10 min de lecture

Dernière mise à jour : 3 juin

Depuis son entrée en fonction en janvier 2025, l’administration américaine du président Donal Trump a mis en œuvre un large éventail de mesures visant à limiter l’immigration aux Etats-Unis. De toutes ces mesures, celle qui a suscité le plus de controverse est sans nul doute l'expulsion de migrants vers des pays tiers sans préavis ni recours juridique en violation de certains instruments internationaux auxquels les Etats-Unis ont souscrit mais qui a été validée par la cour suprême des Etats-Unis. Cette pratique historiquement limitée et rarement utilisée par les Etats-Unis est érigée depuis l’année dernière en un système quasi permanent par les biais de nombreux accords bilatéraux avec des pays en développement. Des accords sur lesquels peu de détails ont filtré pour certains d’entre eux alimentant ainsi la polémique sur les contreparties proposées aux pays partenaires par les Etats-Unis ou alors sur les moyens de pression exercés sur eux par ces derniers pour leur conclusion.


Vue en plongée d'un bureau avec un ordinateur portable et des livres
Migrants expulsés des Etats-Unis.

Plan de l'article


1.    « Nation d’immigrants » ou politique de la porte ouverte

2.    Déconstruction de la politique de la porte ouverte

3.    Extension des contrats de déportation entre les Etats-Unis et les pays tiers « sûrs », épouvantail américain contre les migrants

4.    Retombées de la politique de déportation américaine sur l’Afrique

5.    Réserves et critiques

6.    Débat et Enjeux


« Nation d’immigrants » ou politique de la porte ouverte


Les Etats-Unis ont été historiquement une terre d’asile pour des générations de migrants, et ce dès le lendemain de leur indépendance, face aux besoins de la main d’œuvre nécessaire à la reconstruction de leur économie. Il est certes vrai que la plupart des pays ont connu à un moment de leur histoire des vagues d’immigration, mais celle-ci n’ont jamais été assez importantes au point de devenir l’identité même du pays ; une nation d’immigrants comme le disait JFK, rappelant la longue tradition des Etats-Unis d’accueillir les migrants venant de partout au monde.

Cette politique de la porte ouverte s’est cependant heurtée à la fin 19è siècle à une montée progressive de la xénophobie qui a dicté des politiques de plus en plus restrictives comme la loi interdisant l’immigration en provenance de la Chine. A ces mesures restrictives, ont succédé au XXè siècle des politiques de quota (Loi Johnson-Reed de 1924 ou Emergency Quota Act), favorisant l’immigration en provenance des pays de l’Europe Occidentale et du Nord.

À partir de 1965, les Etats-Unis se départissent de ces lois sélectives pour les remplacer par des lois moins discriminatoires tout en renforçant les mesures de contrôle et de réduction des flux migratoires, avant que la tragédie du 11 septembre 2001 ne hisse la question migratoire en enjeu sécuritaire majeur ouvrant la voie au durcissement drastique des contrôles migratoires par une réorganisation de l’appareil coercitif américain.


Déconstruction de la politique de la porte ouverte


La construction du mur entre le Mexique et les Etats-Unis est sans doute l’image la plus forte de la déconstruction de la politique de la porte ouverte américaine. Cette déconstruction se poursuit à pas de cheval depuis le début du deuxième mandat du Président Trump, en Janvier 2025, par une série de mesures prises visant à limiter l’immigration aux Etats-Unis qu’ont exacerbées les tirs sur deux membres de la garde nationale, dont l’un a succombé à ses blessures.

Mais en dépit des apparences, la radicalisation de la politique migratoire n’est pas le lot exclusif de l’Administration Trump, elle n’a cessé de se développer d’une administration à une autre. D’ailleurs, même la construction du mur dit de Trump tire ses origines de la « Secure Fence Act » adopté et promulgué en 2006 sous l’Administration de Geoges W. Bush grâce à un vote majoritairement républicain.

La défaite des républicains aux élections présidentielles de 2020 n’a pas empêché la poursuite de la construction du mur sous l’Administration Biden qui indiquait ne pas pouvoir interrompre le financement engagé par son prédécesseur malgré le fait d’avoir dénoncé le mur.

C’est encore sous une autre administration démocrate, celle d’Obama, qu’ont eu lieu le plus grand nombre d’expulsion des immigrants de toute l’histoire américaine, ce qui a value au président le surnom de "deporter in chief", déporteur en chef.

Et même la déportation vers les pays tiers autres que ceux d’origine des immigrés à laquelle l'administration Trump recourt de plus en plus depuis 2025 pour faire avancer son agenda sur l’immigration, elle remonte au début du millénaire et même pour certains analystes à 1930 quand il fut constaté que 60% des personnes expulsées vers le Mexique étaient en fait des américains…


Extension des contrats de déportation entre les Etats-Unis et les pays tiers « sûrs, épouvantail américain contre les migrants


Plus récemment, les déportations vers les pays tiers reposent juridiquement essentiellement sur les accords avec les pays tiers sûrs, signés avec le Canada d’abord et les pays du Triangle du Nord (Guatemala, Honduras, Salvador) ensuite, respectivement en 2002 et en 2019-2020, avant que ce type de partenariat ne soit étendu à 58 autres pays disséminés à travers le monde dont 12 en Afrique.

En 2002, les Etats-Unis signent un accord bilatéral dit d’entente sur les pays tiers sûrs avec le Canada, faisant du premier pays d’arrivée, le lieu de demande d’asile. L’entente signée le 5 décembre 2022 est entré en vigueur le 29 décembre 2024 et sera modifiée le 25 mars 2023. Concrètement, aux termes de cet accord, les Etats-Unis disposent de la latitude de refouler vers le Canada tout demandeur d’asile d’un pays tiers venu du Canada par la frontière terrestre.

En 2019, Les Etats-Unis étendent le statut de pays tiers sûrs à trois autres pays d’Amérique que sont le Guatemala, le Honduras et le Salvador par l’Accord de Coopération en matière d’Asile (ACA, Asylum Cooperative Agreement). La particularité de l’ACA c’est qu’il est un accord de déportation entre les Etats-Unis et les pays du Triangle Nord ; autrement dit, il confère aux Etats-Unis le droit de déporter vers les pays du Triangle les demandeurs d’asile débarquant aux frontières américaines, autres que celles canadiennes qui elles sont déjà régies par l’accord bilatéral d’Entente. Avec cet accord, les Etats-Unis desserraient la pression que faisait pesé le flux migratoire à la frontière mexicaine sur les services d’immigration américain.

Un peu plus tard, le gouvernement américain multipliera ce genre d’accords avec près de 58 pays à ce jour (ayant signé ou qui ont été approché) quelques fois dans le cadre d’une procédure dont la transparence laisse à désirer. Pour beaucoup d’expert, il ne devrait pas être fait référence au pays tiers sur, pour ce qui concerne les récents accords, d’autant plus qu’ils déportent les immigrés dans des pays où leur sécurité n’est pas forcément assurée, comme le Sud Soudan ou alors directement dans des prisons comme en Salvador.

La spécificité des accords avec les pays partenaires quoiqu’ils ne soient pas standard pour tous les pays et que certains n’aient pas été rendu publiques se déclinent en deux points:

  • D’une part, comme c’est le cas pour l’Ouganda, il s’agit d’accepter de recevoir les migrants dont la demande d’asile est en cours d’analyse ou dont la demande pourrait être rejeté et qui ne peuvent pas pour une raison ou une autre regagner leurs pays d’origine. Le département de la sécurité intérieure, commentait dans un tweet de Tricia McLaughlin du 15 juillet 2025 que les déportations permettaient aux Etats-Unis de se débarrasser des individus dont le niveau de barbarie était si élevé que même leurs pays d’origine n’en voudraient pas.

  • D’autre part, dans le cadre de la corrélation qui existerait entre le crime organisé et l’immigration, un échange d’information sur d’éventuels criminels et activités de contrebande.

Ces déportations soutiennent également la nouvelle vision des Etats-Unis qui estiment qu’il n’est pas du droit du migrant de choisir le pays d’asile. C’est aussi la réponse idéale aux "cas compliqués" qui ne pouvaient être expulsés compte tenu des restrictions des lois étatsuniennes ou parce que leurs pays n'acceptent pas de les recevoir. Le cas de l’iranien Mehran Karimi Nasseri ayant passé 18 ans coincé à l’aéroport de Paris ne devrait pas, au regard de l’évolution des règles du jeu, avoir lieu aux Etats-Unis.


Quelles avantages les pays partenaires africains tirent-ils de ces accords


Il est difficile de comprendre que des pays qui font partie du continent avec l’un de nombre le plus élevé des déplacés internes et refugiés, l’Afrique, se portent volontaires d’accueillir des migrants qui n’ont jamais émis le vœu de s’y retrouver et surtout provenant d’un pays (les Etats-Unis) qui dispose des moyens (humains, financiers et techniques) plus que suffisants pour gérer ces migrants.

Cette question devient plus pertinente quand on s’en tient aux propos du Secrétaire d’Etat américain ; Marc Rubio, qui n’espère même pas les voir de retour. (“the further away the better, so they can’t come back across the border.”), présageant d’un long séjour des migrants dans les pays partenaires jusqu’à leur expulsion dans leurs pays d’origine.

Ce paradoxe justifie en partie la raison non assumée par les pays partenaires de pression exercée sur les pays africains par les Etats-Unis, notamment concernant la restriction des visas, les droits de douane, l’aide au développement ou les promesses de stabilisation des pays en guerre.

Ainsi, le Ghana qui, dans un premier temps, avait refusé d’accueillir les migrants s’est vu contraint de les accepter après la publication par les Etats-Unis d’une liste de pays dont les ressortissants seraient soumis à une politique de restriction de visa. Le Ghana ne figurait plus sur cette liste une fois revenue sur son refus et un accord de réduction tarifaire de 15% des importations du cacao ghanéen fut conclu. Au Cameroun, le Président Paul Biya avait dénoncé un chantage avant de céder. Le New York Times justifie ce revirement à 180 degrés par l’espoir du gouvernement camerounais de voir certains opposants ayant fui le pays être aussi victimes de ces expulsions…

De plus l’enveloppe financière qui accompagne ces expulsions est une véritable manne pour les pays africains. Ainsi pour le cas du Cameroun, par exemple, Washington a versé 30 millions de dollars pour 17 migrants déportés, soit une moyenne avoisinant 1,8 millions de dollar par migrant.

Cette moyenne pourrait être provisoire si les accords, qui malheureusement n’ont pas été rendu publiques, prévoient l’arrivée d’autres migrants. Pour le cas de la République Centrafricaine, le New York Times rapporte que les négociations sur un éventuel accord porterait sur l’infusion de 85 millions de dollars à travers une organisation internationale œuvrant dans le domaine de la migration; ce montant représente environ 15% du budget national 2026 de ce pays.

Enfin, pour beaucoup d’autres pays, surtout les régimes totalitaires, être dans « les petits papiers » du gouvernement américain en aidant à retirer une épine des pieds des Etats-Unis est une chance inespérée… un retour d’ascenseur est attendu, notamment sous forme de protection des régimes face à des crises internes, à leur opposition, ou carrément à leur peuple. Les déclarations de l’homme politique Robert Bourgi, corroborés par l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, ou encore l’affaire en cours d’instruction de Nicolas Sarkozy, ancien président français, sur le financement libyen de sa campagne présidentielle, confirment que les présidents africains versaient des pots de vins à certains politiciens français espérant en retour la protection de leur régime par la France, sont assez révélateur de cet état d’esprit.


Reserves et critiques


Exception faite du Ghana et de l’Eswatini, les déportations des migrants dans les pays africains n’ont jamais été challengé sur le plan juridique. Ces accords n’ont jamais été débattu au sein des parlements de ces pays et l’opacité de ces accords n’ont pas posé problème dans la plupart de ce pays. Au Cameroun, l’avocat Joseph Awah Fru, ainsi que 4 journalistes, enquêtant sur la détention au Cameroun de demandeurs d’asile africains expulsés des États-Unis par l’administration Trump avaient été interpellés, brutalisés et leurs matériels de travail ravis.

C’est paradoxalement aux Etats-Unis où la cour suprême a fini par trancher en juin 2025 en faveur de l’Administration invalidant ainsi les protections prévues par la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, qui empêchent les expulsions vers des pays qui les pratiquent, et à l’international, notamment à travers les ONG, que les critiques ont été les plus acerbes. Allan Ngari, directeur du plaidoyer à HRW déclarait « Ces accords font des gouvernements africains les complices des violations horribles des droits humains des immigrants commises par l’administration Trump ». 

Mais pour ce qui est des Gouvernements, seules les deux plus grandes économies du continent, l’Afrique du Sud et le Nigéria, ainsi que le Burkina Faso, dont la politique souverainiste par rapport à l’Occident n’est plus à démontrer, et la Lybie ont tenu tête aux Etats-Unis. Le Nigéria motivait son refus par le fait qu’ils avaient assez de problème pour en ajouter d’autres qui n’étaient pas les leurs…

Au-delà des inquiétudes relatives à la violation des droits de l’homme, le versement d’allocations élevées à des états africains connus pour leur non respect des droits de l’homme et leur niveau de corruption très élevés posent problème. Il est certes louable que le contrat avec l’Eswatini par exemple prévoit un versement de 5.1 millions de dollars pour renforcer ses capacités en matière de gestion des frontières et de migrations mais pour un pays dont la situation des droits de l’homme est jugée particulièrement préoccupante par Amnesty International, il est à craindre que ces fonds ne servent in fine à construire une prison à ciel ouvert.

Et pour conclure, le fait que les états partenaires ainsi que les Etats-Unis aient décidé de ne pas, dans certains cas, publier les accords qu’ils ont signés est assez révélateur des préoccupations et de l’indignation que sont susceptible de susciter sur le plan international ou au niveau de leur opinion nationale le contenu de ces accords. « Les accords opaques qui facilitent ces transferts (…) s’inscrivent dans une approche politique des Etats-Unis qui viole le droit international (…) et vise à instrumentaliser la souffrance humaine comme moyen de dissuasion de la migration » déclarait Human Right Watch.


Débats et enjeux

Pour pousser plus loin la réflexion sur la pertinence du Projet Vault et ses externalités tant pour l’Afrique que pour les Etats-Unis, Alterna organise une conférence autour des points non exhaustifs ci-dessous:

 

  • Droits d’asile

    L’asile assigné : Les frontières du choix pour les exilés de demain.

    Pour une redéfinition des flux migratoires et de la liberté de destination.

    Faut-il reformer le droit d’asile au regard de ces réfugiés qui préfèrent le retour à la déportation en Afrique.

  • Droit International

    Les pays africains sont-ils complices des violations des droits humains des immigrants déportés.

  • Droits humains

    Externalisation de l’immigration par l’Occident : L’Afrique dans le rôle de partenaire ou de dépotoir ?

  • Géopolitique

    Comment l’Occident sous-traite sa crise migratoire par l’Afrique.

    Les Etats-Unis usent-ils de leur diplomatie et de leur puissance pour garantir leurs intérêts à court terme, America First, au détriment des droits humains et de la sécurité régionale en Afrique.

Commentaires


bottom of page