Alterna Quelles sont les implications de l'Accord USA-Afrique sur la santé
Le retrait des États-Unis de l’OMS, dont ils financent près de 20% du budget, ainsi que de plusieurs autres organisations multilatérales dès l’entrée en fonction de Donald Trump a provoqué, particulièrement en Afrique, une inquiétude redoublée par la décision de dissolutions de l’USAID dont 31% du budget était destiné à ce continent. C’est dans ce contexte que les Etats-Unis ont entrepris de négocier des accords d’exclusivité dans les échanges d’informations sanitaires et de cofinancement avec 22 pays africains. Ces accords qui sont censés pallier efficacement aux conséquences du désengagement étatsunien susmentionné tout en renforçant progressivement les capacités de ces Etats à bâtir des systèmes de santé autonomes suscitent tout de même des réserves de la part de certains pays et experts.

Plan de l'article
America First Global Health (AFGHS), l’Amérique d’abord!
Stratégie des accords bilatéraux avec les pays africains
Que tire l’Afrique des accords avec les Etats-Unis
Controverses majeures sur l'AFGHS
Enjeux et débats
America First Global Health (AFGHS), l'Amérique d'abord!
L’un de premiers décret signé par le Président Trump lors de son retour à la maison blanche, le 20 janvier 2025, était celui portant sur le retrait des Etats-Unis de l’Organisation Mondiale de la Santé. Cette mesure était sans surprise d’autant plus que Trump l’avait déjà amorcé en 2020 au crépuscule de son premier mandat.
Il a fallu que Joe Biden arrive à la Maison Blanche pour revenir sur cette décision, à la faveur du délai d’une année requis entre la notification et le retrait effectif de l’Organisation.
Les Etats-Unis reprochaient à cette institution des Nations Unies de n'avoir pas envoyé assez rapidement ses experts pour évaluer les efforts de la Chine pour contrer l'épidémie Covid-19 et d'avoir été laxiste vis-à-vis du manque de transparence de ce pays dans la gestion de la maladie. Dans le même ordre d’idées les Etats-Unis, dans le décret de retrait, estimaient qu’ils effectuaient de paiements injustement onéreux alors que l’Organisation se concentrait essentiellement sur la Chine lors de la pandémie et peinait à imposer des mesures aux Etats pour recouvrer la totalité des contributions obligatoires. Face à ces insuffisances que l’administration Trump avait déjà relevé lors de son premier retrait, le rythme des réformes supposées être engagées fut jugé insuffisant.
Ce retrait qui prive l’Organisation de son plus grand contributeur de tout le temps (près de 19% du budget de l’Organisation avant leur retrait) et surtout le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC), affilié à l'Union africaine est susceptible de fragiliser les efforts globaux dans la lutte contre les pandémies et fait partie de la nouvelle stratégie américaine, l’America First Global Health Strategy (AFGHS) que l’on peut traduire en français par la « L’Amérique d’abord - Stratégie de santé mondiale», qui privilégie en matière de santé une approche bilatérale plutôt que multilatérale.
Stratégie des accords bilatéraux avec les pays africains
Lancée officiellement en septembre 2025, l’AFGHS vise à remodeler la stratégie globale américaine en matière de santé et de mettre un terme aux insuffisances et gaspillages d’avant la réforme en vue d’une Amérique plus sûre, plus prospère et plus forte.
Plus concrètement il s’agit d’accords bilatéraux pluriannuels assortis d’objectifs précis en matière de santé, de budget national des pays partenaires, de délais stricts et de conséquences en cas de non-respect.
Cette stratégie se recentre d’abord sur les intérêts américains, en s’assurant in fine que les épidémies et risques infectieux sont maitrisés avant qu’ils n’atteignent les USA et en recoupant un certain nombre d’intérêts stratégiques états-uniens dans les pays concernés ; elle modifie également le flux de développement traditionnel en développant les capacités des pays partenaires afin qu’au terme du programme ils deviennent indépendants vis-à-vis du financement multilatéral.
Cette indépendance se traduit par le co-financement du programme, impliquant une réévaluation de leur budget national consacré à la santé, avec un engagement états-unien généralement dégressif sur cinq ans. Ainsi, au cours de la première année, le financement du personnel médical de première ligne et des produits de santé sera maintenu à 100 %. Ensuite, les gouvernements partenaires assumeront graduellement l’entière responsabilité.
A ce jour, 22 mai 2026, 32 accords bilatéraux ont été potentiellement signés, dont 22 accords documentés en Afrique subsaharienne jusqu’à présent, mais le processus de négociation est encore en cours. Les accords bilatéraux conclus dans le cadre de l’America First Global Health Strategy représentent un volume d’au moins 20 milliards de dollars sur la période 2026–2030, dont environ deux-tiers financés par les États-Unis et le tiers restant par les pays partenaires.
En contrepartie Washington attend des pays partenaires la surveillance épidémique, le renforcement des laboratoires (en promouvant les technologies sanitaires des Etats-Unis), l’amélioration des systèmes d’information sanitaire (accès privilégié de Washington aux informations sanitaires et aux échantillons d’agents pathogènes, au seul bénéfice des trusts pharmaceutiques américains) et pour certains d’entre eux l’accès aux ressources minières, notamment les terres rares. Ce qui représente un avantage compétitif important face à la Chine dont la suprématie dans ce domaine n’est plus à démontrer. En plus l’exclusivité d’accès aux échantillons venant des pays tropicaux qui constituent un nid d’agents pathogènes insuffisamment documentés à ce jour, donnera une longueur d’avance significative aux Etats-Unis par rapport aux autres pays membres de l’OMS dans le développement des vaccins et autres mesures de riposte.
Cependant, ce dernier point constitue une force et une faiblesse pour les Etats-Unis. S’il est vrai que la nouvelle stratégie nombriliste des Etats-Unis amoindrira l’efficacité de l’expertise de l’OMS faute de financement adéquat, il n’en demeure pas moins, de l’avis de nombreux experts, qu’elle pourrait s’avérer néfaste à long terme pour les Etats-Unis qui n’auront plus accès aux données et contre-mesures médicales venant de pays non partenaires centralisées par l’OMS (vaccins, échantillons viraux, etc…)
L’AFGHS est donc perçu par certains d’analystes comme une tentative des Etats-Unis de mettre en place une alternative à l’OMS dont elle s’est retiré afin de s’affranchir de ses contraintes et d’imposer leur idéologie à travers l’assistance financière.
Que tire l’Afrique des accords avec les Etats-Unis
Selon le département d’État américain 31 pays dont 22 africains (Angola, Botswana, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, Côte d’Ivoire, Eswatini, Éthiopie, Guinée Bissau, Kenya, Lesotho, Liberia, Madagascar, Malawi, Mozambique, Niger, Nigeria, Ouganda, République démocratique du Congo, Rwanda et Sierra Leone, Sénégal) ont signé à ce jour (Mai 2026) des accords avec Washington dans le cadre de l’approche « America First Global Health » des États-Unis pour un budget total de 40 milliards de dollars. Cette enveloppe est censée compenser nettement le choc budgétaire à l’OMS consécutive au retrait des Etats-Unis (1,3 milliard de dollars en 2024) et le déficit dans le financement des projets sanitaires faisant suite à la dissolution de l’USAID dont 50% du budget annuel total de 80 millions étaient alloués à l’Afrique.
Le financement américain permettra d’organiser et d’étendre les systèmes de données sanitaires des gouvernements partenaires. Quand on sait qu’il ya des pays en Afrique où le gouvernement a du mal à maitriser même ses propres effectifs dans les différents secteurs, et que les statistiques actuelles sont pour la plupart des extrapolations des données obtenues des grandes villes, on réalise à quel point ce suivi des données constituera une évolution majeure dans la cartographie et la lutte des épidémies (Le gouvernement américain affirme que ce financement permettra d’étendre les systèmes de données sanitaires des gouvernements partenaires afin de suivre les données relatives au VIH/SIDA, à la tuberculose, au paludisme, à la polio et aux épidémies de maladies infectieuses.) qu’on a encore du mal à éradiquer ou à stabiliser.
Dernier point et pas de moindre, ces accords mettent en commun les financements américains et les financements publics locaux, obligeant les États africains à augmenter leurs dépenses de santé et conditionnent le maintien du soutien à des échéanciers et à des indicateurs de performance.
Controverses majeures sur l'AFGHS
Le Kenya, premier pays à avoir signé un accord sur dix ans (4 décembre 2025) de 1.6 milliards de dollars est aussi le premier à avoir sonné le tocsin. La justice kényane a temporairement bloqué l’application de l’accord afin de vérifier sa conformité avec les lois locales. A ce jour, le Zimbabwe est le seul Etat africain, à avoir adressé un refus clair. La Zambie a, pour sa part, exprimé des réticences et reporté la signature de l’accord. Ci-dessous les points de réserve des trois pays susmentionnés et des analystes indépendants.
Alternative à l’OMS et autres organisations multilatérales : Les accords bilatéraux que mettent en place les Etats-Unis sont présentés comme une alternative aux organisations multilatérales dont ils se sont retirés. Se passer de ces organisations revient à ne pas bénéficier des compétences spécifiques et accès privilégiés dont ils sont pour le moment presque les seuls à disposer.
Souveraineté partiellement aliénée : En tant qu’autorité budgétaire, les parlements des pays partenaires africains voient leur marge de manœuvre réduite compte tenu des cadres rigides de l’accord définis depuis l’extérieur. Il en sera de même pour leurs gouvernements dans leur interaction avec leurs autres partenaires au développement multilatéraux dont ils auront toujours besoin.
Droits de l’homme en question: Tout en reconnaissant la nécessité d’une surveillance épidémiologique renforcée, le partage des données avec un autre Etat sur lequel vous n’avez aucun contrôle pose problème quant à l’usage qu’il pourrait en faire. « La mauvaise gestion des données de santé expose les citoyens à des risques de chantage, de discrimination » estime auprès de l’AFP la chercheuse en santé publique Bupe Kabamba.
Déficit de réciprocité/ Arrangement asymétrique : Les accords exigent que les pays africains partagent avec Washington les données sur les pathogènes susceptibles de provoquer des épidémies, sans garantie que les vaccins ou médicaments développés soient mis à leur disposition à des conditions avantageuses.
Critères de performance exigeants: s’il est vrai que les critères inciteront les Etats Africains à fournir des efforts considérables dans le domaine de la santé, quelques fois parente pauvre dans la répartition budgétaire en Afrique, il est tout aussi vrai que si les objectifs budgétaires ne sont pas atteints, l’Afrique sera perdante sur deux tableaux. Elle aura transféré les données aux Etats-Unis sans contrepartie financière en retour.
Rhétorique souverainiste et nombriliste assumée : En affirmant que son aide sanitaire est un instrument stratégique, les Etats-Unis avouent à demi-mots que l’AFGHS vise d’abord l’enrichissement de leurs entreprises et le renforcement de leur suprématie face à la chine ; l’amélioration de la santé mondiale vient après.
Opacité des accords : La plupart de ces accords ont été signés par des gouvernements sous pression et n’ont jamais été intégralement publiés par aucune des deux parties. L’Ambassade des Etats-Unis au Zimbabwe ne s’est pas gênée de se fendre d’un communiqué, « Nous devons maintenant nous saisir de la tâche difficile et regrettable de terminer progressivement notre assistance humanitaire au Zimbabwe », à la suite de la rupture des discussions sur un accord de 367 millions sur cinq ans.
Contrepartie en inadéquation avec le secteur de la santé: Les Etats-Unis avaient parfaitement assumé, la nature transactionnelle de l’accord avec la Zambie en le liant à une « contrepartie en matière de collaboration dans le secteur minier ».
Enjeux et débats
Pour pousser plus loin la réflexion sur la pertinence de ces accords et leurs externalités tant pour l’Afrique que pour les Etats-Unis, Alterna organise une conférence autour des points non exhaustifs ci-dessous :
Projections financières des accords sanitaires:
Financement américain dégressif des accords sanitaires : L’Afrique va-t-elle enfin se prendre en charge ?
La nouvelle aide sanitaire des États-Unis est-elle pensée pour sevrer l’Afrique de l’aide ?
Critère de performance liés aux accords sanitaires:
L'Afrique à l'heure américaine : Les vrais gagnants du nouvel accord de santé globale
Power Vacuum :
Géopolitique de la santé en Afrique : survivre au désengagement américain des organisations multilatérales
Souveraineté et gouvernance des données :
L'Or Blanc de la Santé : Le partage de données va-t-il aliéner l'Afrique aux intérêts américains ?
L’humanitaire remis en question :
Données sanitaires et agent pathogènes : L'Afrique au cœur de la nouvelle guerre froide
L’Afrique devrait-elle diversifier ses partenariats dans l'humanitaire avec les puissances dont la "philanthro-diplomatie" est moins conditionnée que celle des pays occidentaux
L’Afrique en ordre dispersé :
Le multilatéralisme africain à l'épreuve des contrats d’exclusivité des accords sanitaires avec les États-Unis.
Contraction générale des aides américaines, possibilité de diminuer la politisation de la dépendance à l'aide extérieure ?
Y a-t-il une alternative crédible pour l’Afrique en dehors de l’offre américaine ?
Ces questions et tant d’autres feront l’objet d’analyses approfondies dans les prochaines publications Alterna regroupant les contributions intellectuelles des panélistes de par le monde et qui serviront de sous-bassement et documents de travail de la conférence sur les Accords Etats-Unis Afrique qui se tiendra dans la capitale sénégalaise en Juillet 2026.


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